L’éthique de la Psychanalyse – Jacques LACAN

Introduction à la lecture du livre VII

Angélique SIMON

Dans ce séminaire, comme à son habitude, Lacan procède de manière allusive. Lacan avance en s’appuyant sans cesse sur un débat avec Aristote et son Souverain Bien, Augustin et le péché originel, Descartes et le surgissement du sujet, Kant et l’impératif catégorique, Sade et son Être suprême en méchanceté, Bentham et l’éthique utilitariste, Nietzsche et le nouvel hédonisme, et bien d’autres encore.

Lacan posera la grande règle de l’éthique de l’analyse : « Ne cède pas sur ton désir ». Certes l’éthique lacanienne est avant tout éthique de la psychanalyse. L’éclairage lacanien est ici primordial car il nous éloigne tout autant des dénonciations faciles que des soumissions trop résignées.

La morale, nous la quêtons sans cesse. Dans ses contenus concrets, elle peut varier selon les cultures ; elle protège les plus faibles ; de plus, elle s’impose parce qu’elle trouve en nos désirs déçus une alliance qui la fortifie. Nul ne peut échapper à la morale : il importe du même coup de mieux maîtriser ses racines et sa logique.

C’est ici qu’intervient l’éthique lacanienne qui invite chacun à « ne pas céder sur l’ultime de son désir », même si celui-ci, à l’image d’Antigone, doit payer le prix de son unicité.

Déjà, dans le premier chapitre, Lacan se différencie d’un hédonisme instinctif en posant la question de l’inéluctable culpabilité comme un fait de structure et non, simplement, comme le résultat de mésaventures historiques individuelles.

Certes il y a en chacun de nous de la culpabilité « pathologique » liée aux vicissitudes de notre histoire personnelle ; prenons pour exemple l’obsessionnel, avec ses symptômes spécifiques et le truchement de son auto-punition.

Freud l’avait déjà noté dans le mythe fondateur de Totem et tabou : le pacte du « vivre ensemble » entre les frères, et donc toute vie collective, se tisse sur un fond de culpabilité.

On mesure à quel point Lacan va se démarquer d’une approche de la psychanalyse comme entreprise de déculpabilisation tous azimuts, d’une définition de celle-ci comme liberté sans loi.

Ne nous y trompons pas, Lacan ne clame pas l’effacement de la morale de la vie commune qu’il appelle le monde du bien ou des biens. Il n’ignore pas qu’il faut vivre ensemble. D’ailleurs, évoque-t-il, la psychanalyse n’est pas sans avoir secrété dans l’histoire des règles morales : idéal de l’amour génitalisé, idéal de l’authenticité, c’est-à-dire d’une transparence de Moi à Moi, idéal de non-dépendance, etc.

Mais là n’est pas l’essence de la psychanalyse qui doit au contraire s’inscrire dans une éthique, c’est-à-dire dans une posture qui permette l’avènement du sujet. Or, ici: « Wo es war, soll Ich werden », ce que Lacan traduit, de manière discutable mais saisissante : « Là où est le ça, il faut que le je advienne ». L’éthique de la psychanalyse se situe donc essentiellement autour de cette advenue du sujet; d’où la fameuse loi : « Ne cède pas sur ton désir ».